Oser la décroissance ?

 

Oser la décroissance ?

(Sur le maintien des effectifs et des valeurs vernaculaires)

Ceci n'est pas un pamphlet

Par Stéphane VERBOOMEN,
Lions Club Bruxelles Saint Hubert
Président de la Zone 41 du District 112 C Belgium (2013-2015)

 

Avec 46.000 clubs et 1,35 million de membres, nous sommes la plus grande organisation de clubs philanthropiques (dits clubs-service) au monde.

Cette « force » extraordinaire, impressionnante et efficace, mise au service de la Cité, est supposée croître d’année en année, comme le suggèrent, en toute bonne foi, les instances dirigeantes du Lions Clubs International. La croissance lente et « naturelle » est une chose positive pour nos clubs, il va de soi. Mais il n’en va pas de même de la croissance « forcée ».

Alors, « j’ai fait un rêve », celui de l’acceptation positive et raisonnée du phénomène de décroissance conjoncturelle des effectifs…

Non pas que je sois opposé par nature à la croissance des effectifs, mais par simple adaptation au contexte évolutionnel de la société et aux réalités de nos vies changeantes. Notre quotidien n’est plus celui des générations précédentes. Il en résulte que le Lionisme est souvent loin d’être la seule préoccupation au sein même de ses propres membres et c’est parfaitement compréhensible. Ceci induit bien évidemment une difficulté supplémentaire au niveau du recrutement.

Une adaptation naturelle est donc nécessaire. La structure du Lionisme se doit d’être souple, en phase avec son temps et en accord avec les valeurs vernaculaires propres aux régions où elle est implantée. En effet, un Lions texan n’est pas un Lions bruxellois… C’est par ailleurs une des richesses du Lionisme. La politique liée à la croissance des effectifs ne peut donc s’envisager par l’unique approche outre-Atlantique du problème. Nous avons nos spécificités. Vouloir transplanter un mode de fonctionnement « étranger » à notre réalité et à notre sensibilité « locale » est plus que probablement voué à l’échec.

Nous devons donc nuancer le programme international de croissance des effectifs mis en place, afin de préserver la substance essentielle et les valeurs humanistes qui nous réunissent autour d’un même projet de société. Déterminons localement nos priorités, reformulons la philosophie de nos clubs respectifs et l’essence de nos actions. Ensuite, efforçons-nous de maintenir nos effectifs, voire de croître en fonction des possibilités et des attentes liées aux clubs et aux actions de terrain.

Vu les difficultés propres au recrutement de nouveaux membres, misons sur la qualité plutôt que sur la quantité. Bien entendu un club doit, pour son bon fonctionnement, pouvoir compter sur un minimum de membres. Il n’est pas question de nier cette réalité.

Toutefois, l’important n’est pas de « faire du nombre » mais de construire patiemment et durablement des liens solides entre des personnes ayant un but social commun, de prendre du plaisir à se rencontrer et à travailler ensemble. Un club est une alchimie compliquée, qui doit tenir compte de la personnalité de chacun, qui doit prendre le temps d’évoluer au rythme des rencontres, des affinités… Rien à voir avec une quelconque « politique de masse ». La croissance des effectifs est devenue un problème récurrent : il faut sans cesse faire mieux que l’année précédente… Cet objectif vire à l’obsession, au concours. Quel est encore le sens de cette course effrénée ?

J’ajouterais, pour paraphraser l’économiste et philosophe Kenneth Boulding, qu’il n’y a que les fous et les économistes pour croire au mythe de la croissance éternelle… Aussi, ne faudrait-il pas nous préparer à accepter positivement l’idée d’une éventuelle décroissance raisonnable au niveau des effectifs, sans, bien entendu, tomber dans le piège du fatalisme ? Ceci nous permettrait de concentrer nos efforts sur le renforcement et le maintien des effectifs (concept qui englobe l’adoption de nouveaux membres) en dehors de tout « dictat » lié à la croissance.

D’autre part, devons nous toujours être les premiers, les meilleurs et les plus performants ? Cette politique de la performance à tout prix, crée, peut être à notre insu, une forme d’exclusion contre laquelle et de manière très paradoxale nous essayons de lutter via le soutien apporté à certaines de nos œuvres !

Quoi qu’il en soit, le Lionisme doit à tout prix conserver un mode de fonctionnement différent de celui du monde de l’entreprise qui mise tous ses efforts sur la recherche de la croissance et du profit au détriment de l’épanouissement des personnes et du bien être commun. Par conséquent, soyons également attentifs quant à l’intégration des techniques de management d’entreprise dans la gestion de l’organisation et de la formation au sein du Lionisme. Il m’apparaît, de fait, dangereux de mélanger les méthodes propres à chaque système. On ne gère pas des « travailleurs » bénévoles comme on gère des employés de startup ! Compte tenu de l’évolution actuelle, tout laisse à penser que nous ne soyons plus à l’abri d’une telle dérive. Alors, plutôt que d’encourager la performance individuelle ou la mise en concurrence d’éventuels responsables en quête de « distinction », prônons la collaboration et l’entraide véritables !

Tenons également compte d’une autre réalité : si le Lionisme d’aujourd’hui prône effectivement l’ouverture, tout le monde n’a pas nécessairement le temps, la possibilité ou l’envie de faire partie de notre association. L’une des vertus du Lionisme est donc aussi de donner un témoignage. Il appartient, ensuite, à chacun d’entre nous, Lions ou non, de le faire fructifier à sa manière. Dans ce sens, tout homme qui met ses forces vives au service de la Communauté est Lions dans l’âme, même s’il ne fait pas partie de nos clubs car le Lionisme est avant tout un état d’esprit.

En conclusion, rendons à la « croissance des effectifs » sa vraie place dans l’échelle des valeurs et des priorités. Il apparaîtra dès lors évident qu’elle ne sera jamais qu’un moyen et non une fin qui s’auto-justifie. La décroissance « conjoncturelle » comprise en ces termes, n’est pas forcément synonyme d’échec ou de régression mais au contraire peut être le signe d’une adaptation passagère judicieuse et positive.

 

Illustration de l’article : St. Verboomen

 

Article publié en page 31 de la revue LION n° 495 de janvier 2014 (Lions Clubs International – MD 112 Belgium)

Lion 495 - Janvier 2014_02http://www.lionsinternational.be/cms/uploads/File/the_lion/Lion%20495.pdf